Des(habillés)



Souvent, même quand ils sont nus, je trouve les gens habillés : leur visage semble vêtu, de pensées, de croyances culturelles, d’interdictions, de hontes et d’émotions emprisonnées depuis si longtemps qu’elles sont devenues épaisses et presque opaques, comme un vêtement, constamment là, que je vois, comme le nez au milieu de la figure.

Ça peut être déroutant parce que c’est là sans vraiment se montrer, je ne sais jamais si d’autres le voient aussi.


Jusque maintenant j’avais envie de le leur dire, à ces gens, de déchirer ce tissu de peurs qui ne se voit pas à l’œil nu, je voulais leur dire que je le voyais moi, qu’ils ne me la faisaient pas à moi ! Que leur vraie nature était autre et que c’était si clair ! Et j’étais enragée de voir que eux semblaient réussir leur vie, et que beaucoup ne voyaient même pas ce que je voyais d'eux et se laissaient complètement prendre par leur tour de passe-passe inconscient.


Je voulais le leur dire, que moi je le voyais, pour plusieurs raisons. Ces raisons c’étaient mes vêtements à moi : moi j'avais l'impression d'être un échec sur pattes, sans réels amis présents, et je ne comprenais pas pourquoi eux semblaient tout avoir, je pensais qu’il y avait quelque chose de fondamentalement bloqué en moi. Mais aussi je pensais que ma valeur dépendait de ce que je savais faire alors je voulais la montrer à tout le monde, ma vision perçante des autres. Et enfin, je n’étais pas sûre de vouloir vivre ici donc quand cela me sautait à la figure comme une mélodie qui sonne faux sur les accords de l’âme de ces gens, cela confirmait mon emprisonnement dans un monde dont je ne voulais pas.


Et donc, pour toutes ces raisons, il fallait que je leur prouve qu’ils en avaient, et que j’orchestre leur transformation. (Je ne pouvais pas simplement le leur dire, crûment comme je le voyais - j’avais déjà essayé, et ça s’était retourné contre moi, étrangement). Je devais les ramener à leur vraie nature, et les faire voir à quel point c’est mieux de vivre libre de tout ça, que c’est en les gardant, ces vêtements, qu’ils se créent des cauchemars ! Qu’ils s’en rendent compte et qu’ils me disent ensuite que c’était bien moi qui avais raison. Et cela me libérerait : je serais la sauveuse, la meilleure, celle qui sait, alors je serais reconnue et aimée, je serais une réussite. Et aussi j’aurais créé un monde libéré où je veux enfin vivre. Tadaaa!


Je ris maintenant que je vois l'entourloupe. Il s'agissait bel et bien d'une autre forme de pénétration forcée. Moins crue que juste le leur dire, mais tout de même de la manipulation de mon ego blessé. C’était pas vraiment pour que eux se sentent mieux... c’était pour que moi je me sente vue. Pour être enfin reconnue dans ma façon perçante de voir les gens. En fait je manquais cruellement d’amour. Tout simplement. C'était l'expression de mon masculin blessé qui veut tant être reçu mais ne se croit fondamentalement pas capable d'être choisi. Alors il force, pour qu'on voie sa valeur, pour qu'on dise "c'était bien, hein ? tu veux de moi maintenant ?"


Comme je comprends soudainement certains hommes...

La pensée qui dit que je ne vaux rien si on ne voit pas mon potentiel m’a guidée toute ma vie. Au plus profond, cette pensée dit que je ne suis pas sûre de vouloir m’incarner, là, ni d’en avoir le droit. Mais que ça pourrait éventuellement valoir la peine seulement si je réussis à me montrer entièrement dans mes capacités. Et ça me répète sans cesse que sinon, je choisis de ne pas être ici ou je n’en ai pas le droit.


Alors que... je suis bien là. Incarnée. Depuis le début. Et qu’il n’y a pas de doute là-dessus. Que ma valeur est inhérente, que tout le monde - sauf moi - la voit.


D’avoir un pied en dehors et un dedans, tout en contrôlant ce que je peux apporter aux gens pour prouver ma pleine valeur constamment, ne me sauve, en fait, de rien. C’est une guerre intérieure qui me prend en fait toute mon énergie.


Mais comme on ne fait pas la paix en faisant la guerre à la guerre, j’ai du comprendre comment faire la paix avec cette guerre en moi :


En réalité, que ce soit pour ceux des autres ou les miens, ces vêtements, ces protections, sont là pour une très bonne raison. Ils ont vraiment l’impression de nous sauver de la destruction. Et ce n’est que quand on apprend à le comprendre, et qu’on voit ce que cela protégeait, qu’on peut enfin se rassurer. On devient son propre parent.

Alors, de l’intérieur, on se déshabille. En fait, tout seul, le vêtement tombe, comme dans un burlesque gracieux. Ce n'est à personne d'autre de prendre ce rôle de déshabilleur, que soi-même.


Mon vêtement imaginaire - qui me poussait à enlever ceux des autres - pensait vraiment qu’il me sauvait de la violence de cette vie, en gardant toujours ouverte une porte de sortie. Mais en faisant le choix de voir que je Suis la Vie, que ma valeur est infinie de façon inhérente, et en faisant ce choix, instant après instant, qu'il vente ou qu'il pleuve, alors la moi rassurée apparaît, apaisée, sereine, réceptive. Je suis là. Nue. Je vois toujours les vêtements des autres et les miens qui se redéposent sur moi, mais mon choix de vivre et d'en recevoir le plaisir ne dépend plus de ma capacité à l’exprimer ou non. Il est désormais inhérent. En fait il l’a toujours été.


Ma pratique perpétuelle est désormais de faire le choix d’aligner mes corps (mentaux, émotionnels, physique et astral) avec ce fait - notamment grâce à diverses formes de méditations, de processus alchimiques, et surtout d'expériences somatiques.


Maintenant les vêtements, ceux des autres et puis les miens, me rappellent le cadeau d’avoir ce pouvoir de se souvenir de qui on est, au commencement de tout. "Berechit" en hébreu. Je suis la source de l’instant tel qu’il est, je m'autorise à recevoir l'amour que je suis, et à le donner à tous ceux que je croise sans rien attendre en retour, quelque soient les vêtements qu'ils portent, et c’est bien ça qui transforme tout.


Rafaëlle Cohen

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